Faut-il avoir honte de ses idées noires ?

En plus de ma pratique privée, je combine un emploi pour une entreprise qui offre des services de soutiens en santé mentale à différentes compagnies québécoises et canadiennes. J’ai la grande chance de pouvoir communiquer avec des personnes, de partout au Canada, qui, le temps d’un instant, acceptent de s’ouvrir à moi. Parfois avec pudeur et gêne, d’autre fois avec colère ou détresse, tous appellent pour la même raison : avoir du support. Ils ont des difficultés au travail, dans leur relation de couple, dans leur famille. Ils sont épuisés, à bout de ressource, anxieux, tristes, se questionnent. Tous, ou presque, souffrent à différents degrés. Bien que chacun des échanges que j’ai dans ce contexte soit unique, certaines émotions, dynamiques, reviennent avec constance.


La première : la culpabilité ressentie à l’idée d’avoir à arrêter de travailler, à prendre du temps pour soi, pour s’occuper de sa santé mentale.


Le système en place tend à créer un faux sens de loyauté envers les entreprises et envers les collègues. Celui-ci vient alimenter cette petite voix interne qui nous souffle à l’oreille que nous laissons tomber quelqu’un, quelque chose, si nous nous arrêtons. Il provoque l’idée envahissante que si nous ne donnons pas jusqu’à la dernière goutte d’énergie que notre corps contient pour la cause, nous avons échoué. Quelle cause me direz-vous ? Celle de la productivité infinie, de la croissance continue et des profits exponentiels. Ce ne sont pas que les ressources naturelles qui sont saccagées par notre rythme de vie, ce sont aussi les ressources d’énergies, la flamme qui nous anime tous au quotidien.


La deuxième : le sentiment de honte.


La croyance d’avoir échoué, d’être moins bons que les autres, de ne pas être adéquat faute d’avoir réussi à s’adapter à ce qui est exigé et attendu. Parfois l’impression d’être faible, d’être lâche ou encore d’être le seul et unique responsable de la situation, de la pression ressentie. De faire le douloureux constat d’avoir dépassé ses limites, de ne pas avoir vu les signes avant-coureurs. Parfois la gêne d’avoir besoin d’appeler à l’aide, de ne pas savoir où aller, ou vers qui tendre la main. De vivre avec la peur que l’autre nous retourne notre honte, nous dise que ça va passer, que ça va aller, qu’on à juste à aller prendre une marche et de passer à autre chose.


La troisième : la récurrence des idées noires.


Au moins deux à trois fois par jour des gens me confient avoir envie de tout arrêter, de dormir pendant plusieurs mois, de simplement disparaître si cela ne pouvait pas faire de mal à leur entourage. D’autres désirent que la souffrance cesse sans savoir comment faire, ils envisagent la mort comme une option. Certains échafaudent des plans sans avoir l’intention d’agir sur ceux-ci. Parfois les intentions sont plus sérieuses. Dans tous les cas, ce qui ressort c’est un sentiment de perte de sens, de perte de contrôle sur leur propre vie. À nouveau, le sentiment d’inadéquation. À nouveau, la honte d’être envahi par un nuage noir qui ne veut pas s’en aller. À nouveau, la culpabilité ressentie à l’idée même d’avoir songé à disparaître, pour un instant.


Est-ce réellement sur les épaules de ces gens où devraient reposer la honte et la culpabilité ? Est-ce que ce sont toutes les personnes qui souffrent qui sont dans le tort ? Est-ce que ce sont uniquement elles qui devraient travailler sur eux-mêmes pour se réadapter ? Ou ne serait-ce pas plutôt l’inverse ? Ne serait-ce pas plutôt sur ceux qui les regardent de haut, qui perpétuent les préjugés en disant que ces gens veulent juste des vacances, sont des faibles ou des fous ? Une réflexion plus profonde ne devrait-elle pas avoir lieu sur notre manière de vivre ensemble ? Ne devrions-nous pas nous questionner sur la manière dont nous prenons soin des uns des autres ainsi que de notre planète ? La question se pose.


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